Matériel non restitué : peut-on se rembourser sur le solde de tout compte ?
Matériel non restitué : peut-on se rembourser sur le solde de tout compte ?

« Il ne me rend pas son ordinateur, qui vaut 1 000 € ? Je retiens 1 000 € sur son solde de tout compte. »

Le contrat de travail a pris fin, et l’ordinateur, le téléphone ou le badge du salarié ne sont jamais revenus. Le réflexe de l’employeur de se rembourser sur le solde tout compte est cohérent, et il trouve même un appui dans le Code du travail. Pourtant, cette retenue expose l’entreprise à devoir restituer la somme : la Cour de cassation l’a rappelé dans un arrêt du 24 juin 2026.

Voici ce qu’il faut savoir avant de toucher au dernier bulletin de paie, et surtout comment éviter d’en arriver là.

Votre salarié est encore dans l’entreprise, en arrêt maladie par exemple ? La question se pose autrement, avec un autre risque : nous l’avons traitée dans notre article sur la restitution du matériel pendant un arrêt maladie.

Retenue sur salaire pour matériel non rendu : ce que dit le Code du travail

Le principe est clair : l’employeur ne peut pas se rembourser sur le salaire des sommes que le salarié lui doit pour des fournitures, quelle qu’en soit la nature (article L3251-1 du Code du travail).

L’article L3251-2 prévoit trois exceptions dont la première vise les outils et instruments nécessaires au travail. Un ordinateur portable ou un téléphone professionnel entre dans cette catégorie : sur le papier, la compensation avec le salaire est donc possible.

Sauf que la Cour de cassation lit ce texte de façon très restrictive depuis vingt ans. Pour compenser, il faut une dette. Or le salarié ne doit la valeur d’un outil perdu ou détérioré que s’il a commis une faute lourde (Cass. soc., 20 avril 2005, n° 03-40.069). Sans faute lourde, pas de dette, donc pas de compensation.

A défaut, la retenue s’analyse en sanction pécuniaire, interdite par l’article L1331-2 du Code du travail.

L’arrêt du 24 juin 2026 : deux ans de rétention, aucune indemnisation

L’affaire jugée par la Cour de cassation le 24 juin 2026 montre jusqu’où va cette protection.

Une responsable recherche et développement est licenciée pour faute grave en août 2020. Son contrat de travail lui impose expressément de rendre son matériel à la fin de la relation de travail. Elle conserve pourtant son ordinateur portable et son téléphone professionnel.

Elle ne les restitue qu’en octobre 2022, plus de deux ans après son licenciement, et seulement après le jugement du conseil de prud’hommes qui avait ordonné la restitution sous astreinte.

L’employeur réclame une indemnisation. La cour d’appel de Rouen lui accorde 300 € de dommages-intérêts : la salariée a manqué à ses obligations contractuelles, et l’entreprise a été privée d’appareils qu’elle n’a pas pu attribuer à un autre salarié.

La Cour de cassation casse cette condamnation. La responsabilité du salarié envers son employeur n’est engagée qu’en cas de faute lourde, c’est-à-dire une faute commise avec l’intention de nuire à l’entreprise. La cour d’appel avait constaté le manquement et le préjudice, sans caractériser de faute lourde.

L’arrêt n’est pas publié au bulletin. Il ne crée donc pas de règle nouvelle : il applique une jurisprudence constante à une situation que beaucoup d’employeurs connaissent.

Pourquoi la retenue sur le solde de tout compte se retourne contre l’employeur

Trois raisons rendent ce réflexe risqué :

  • Première raison : la faute grave ne suffit pas. Dans l’affaire de 2026, la salariée avait été licenciée pour faute grave, et cela n’a rien changé. Seule la faute lourde, qui suppose une intention de nuire, ouvre droit à réparation.
  • Deuxième raison : l’intention de nuire se prouve difficilement. Un retard de restitution, même long, même après une décision de justice, ne la démontre pas à lui seul. C’est à l’employeur d’en rapporter la preuve.
  • Troisième raison : une clause du contrat ne change rien. Une clause de responsabilité pécuniaire reste inapplicable si la faute lourde n’est pas caractérisée.

La conséquence concrète est que le salarié saisit le conseil de prud’hommes, l’employeur rembourse la somme retenue, et le litige s’enrichit d’une demande supplémentaire. L’ordinateur, lui, n’est toujours pas rendu.

Quels sont vos moyens d’action en tant qu’employeur ?

Une fois le salarié parti, vos options sont limitées.

La mise en demeure.

C’est la première étape, par lettre recommandée avec accusé de réception. Elle fixe un délai et des modalités de restitution simples : remise au cabinet, envoi par transporteur aux frais de l’entreprise, passage d’un coursier. Elle constitue aussi une pièce essentielle pour la suite.

Le conseil de prud’hommes.

Il peut ordonner la restitution sous astreinte, c’est-à-dire une somme due par jour de retard. C’est la solution la plus efficace, mais elle prend du temps et a un coût.

La plainte pénale.

Le salarié qui conserve un bien confié pour son travail s’expose à des poursuites pour abus de confiance. La plainte a un effet dissuasif, sans garantie que l’enquête aboutisse.

La retenue sur le solde de tout compte.

Si vous choisissez malgré tout cette voie, vous devez disposer d’un dossier capable de démontrer une intention de nuire : mise en demeure restée sans réponse, conditions de restitution raisonnables proposées, refus répétés et explicites. Sans ce dossier, la retenue sera très probablement remboursée.

Les conseils de Lumis Avocats : organiser la restitution avant le départ

Le vrai levier se situe avant la fin du contrat, quand le salarié est encore là.

  • Tracer le matériel remis : une fiche de remise signée à l’embauche, mise à jour à chaque nouvel équipement, avec numéro de série.
  • Prévoir la restitution par écrit : une clause dans le contrat de travail ou dans la charte informatique, qui fixe le principe et le moment de la restitution.
  • Fixer la date et le lieu dans l’acte de rupture : lettre de licenciement, convention de rupture conventionnelle ou réponse à une démission. En cas de dispense de préavis, prévoir la restitution au jour du départ effectif.
  • Distinguer le matériel à usage mixte : un véhicule ou un téléphone dont le salarié peut se servir à titre personnel constitue un avantage en nature, dont le retrait obéit à d’autres règles.
  • Faire signer un procès-verbal de restitution le dernier jour, matériel par matériel.
  • Ne pas conditionner le solde de tout compte ni les documents de fin de contrat à la restitution : ils restent dus.

Vos contrats de travail prévoient-ils la restitution du matériel ? C’est l’un des points examinés lors de l’Audit Flash RH, consacré notamment aux contrats de travail.

Thomas Le Stum, avocat au Barreau de Montpellier, fondateur de Lumis Avocats. Depuis plus de 10 ans, il accompagne les employeurs en droit du travail, grâce à du conseil quotidien et une assistance en contentieux prud’homal, à Montpellier et en Occitanie.

FAQ : matériel non restitué et solde de tout compte

Peut-on retenir la valeur d’un ordinateur non rendu sur le solde de tout compte ?

Seulement si le salarié a commis une faute lourde, c’est-à-dire avec l’intention de nuire à l’entreprise. A défaut, la somme retenue devra être reversée.

Un salarié licencié pour faute grave doit-il rembourser le matériel qu’il n’a pas rendu ?

Non, la faute grave ne suffit pas. La Cour de cassation l’a rappelé le 24 juin 2026 (n° 24-19.577), à propos d’une salariée licenciée pour faute grave qui avait gardé son matériel pendant deux ans.

Une clause du contrat peut-elle autoriser la retenue ?

Elle reste inapplicable si la faute lourde n’est pas caractérisée. La clause de restitution garde en revanche tout son intérêt pour organiser le retour du matériel.

Comment obtenir la restitution du matériel après le départ du salarié ?

Commencez par une mise en demeure écrite. Si elle reste sans effet, saisissez le conseil de prud’hommes pour obtenir une restitution sous astreinte. Une plainte pour abus de confiance est également possible.

Une situation de ce type dans votre entreprise ? Réservez un échange de 30 minutes pour faire le point avant d’agir.

Références légales

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